Cours d’éducation sexuelle dans une université arabe


« Lorsqu’on laisse une chose en plan, on la retrouve dans le même état, à l’endroit où on l’a laissée ». C’est une circonstance infime de la vie qui a inspiré au brave homme cette idée lumineuse. Une tâche ménagère interrompue par le téléphone puis oubliée et qui s’est rappelée à lui lorsque ses pas l’ont ramené sur les lieux, un peu plus tard. De tout cela, rien ne lui parait important : ni la circonstance en elle-même, ni cette petite idée amenée en passant. Tout cela s’évanouira aussitôt que la vie se sera manifestée de manière plus consistante.

Comme  ce réveil épouvanté qu’il a subi au milieu de la nuit ! C’était la seule solution pour échapper au cauchemar dont il était la proie. Ce ne fut pas immédiat, cependant. Parfois, lorsqu’un cauchemar interrompt brutalement son sommeil, il se dit : « Ce n’était qu’un rêve ». Heureuse surprise car la terreur prend fin aussitôt. Douteuse surprise également, car immédiatement après, il s’interroge, généralement en vain, sur la provenance du rêve à la fois si absurde et si terrifiant qui vient de le visiter.

Absurde et terrifiant : cela s’applique bien au cauchemar de la nuit passée. Inhabituel également, car au réveil, il se prend d’intérêt pour le thème du rêve, qu’il poursuit en quelque sorte après avoir pris soin d’en évacuer les circonstances inquiétantes, lesquelles étaient la cause de ce réveil effaré.

Il devait donner un cours d’éducation sexuelle dans une université arabe. C’était totalement imprévu et improvisé. Un professeur était absent et, sans qu’il puisse se souvenir de l’enchaînement des circonstances – il n’y avait que lui, il ne pouvait pas se défiler – il se retrouve comme propulsé devant une foule d’étudiants, sans alternative à l’obligation de leur parler, en arabe, pour délivrer un enseignement.

« L’amour est la plus grande preuve de l’égalité entre l’homme et la femme. Ils sont égaux devant la nécessité d’amener l’autre au plaisir. Pour y parvenir, leurs corps se rapprochent et leur esprit également ».

Il cherche ses mots. Il connait « لذّة », le plaisir. Mais ce mot exprime n’importe quelle forme de plaisir, même les plus simples. Il existe certainement un terme plus approprié. Il connaît« أحساس », les sens. Ce mot s’accommode à toutes les sauces. Or il parle de l’excitation qui naît lors du contact des corps  nus. Il pourrait trouver mieux.

Il a peur de se tromper, peur du ridicule. Mais il trouve vaille que vaille les mots et il poursuit son exposé.

« Il n’est pas vrai que l’homme soit faible et qu’il doive être préservé de la tentation ». S’écoutant prononcer ces mots, il se dit qu’il va trop loin, mais tout de suite après, il pense : « Peu importe, je vais leur dire ce que je pense, quels que soient les risques ».

Malheureusement, cette résolution, il ne peut pas la tenir devant l’étendue des périls : aux mots qui trébuchent, à la syntaxe qui hésite, s’ajoute l’attaque frontale dont il vient de se rendre coupable contre les thèses dominantes et – qui sait ? – peut-être même contre la parole de Dieu. C’en est trop. Il se réveille en nage et abasourdi, taraudé de plus par la question : « D’où cela vient-il que je m’intéresse à la sexualité dans le monde arabe » ?

Le réveil fait disparaître les étudiants, l’université et le problème linguistique. Avec ces disparitions la peur recule peu à peu. Même la question de l’origine de ce rêve, il parvient à la mettre entre parenthèses. Il poursuit alors son exposé, pour lui-même. Bref, il médite :

« Dans le monde arabe, la thèse de la faiblesse de l’homme est à l’origine d’énormes conséquences. Puisque l’homme est faible, il ne peut pas résister à la tentation terrible que constitue la séduction de la femme. Victime de cette séduction, il est incapable de se contrôler et il ne peut en être blâmé, puisqu’il est faible. L’ordre social impose donc que la femme soit privée de tous ses moyens de séduction. C’est pour cela qu’elle doit être recouverte par tous les temps de couches invraisemblables de tissu. C’est pour cela qu’elle n’a pas le droit de lever le regard sur l’homme ni de lui adresser la parole. C’est pour cela qu’elle ne peut pas sortir sans être accompagnée d’un protecteur. Bref, lorsqu’elle est appliquée sous ses formes les plus extrêmes, la thèse de la faiblesse de l’homme prive la femme arabe de toute vie sociale et la confine aux relations avec les femmes et les enfants de son entourage.

« Or il n’est pas vrai que l’homme soit incapable de résister à la séduction. A cet égard comme à tant d’autres, hommes et femmes sont à égalité. Séduits, ils résistent afin de ne pas sombrer dans l’infidélité, ou parce qu’ils sont au travail ou pour de nombreuses autres raisons. Parfois, qu’ils soient homme ou femme, il leur arrive de céder à une séduction et ils en assument alors les conséquences, plus ou moins bien ».

C’est là que son rêve menait. Sa thèse mettrait en fureur n’importe quel fondamentaliste. Serait-il possible de la prononcer dans une université arabe ? En tout cas, il se dit qu’elle serait acceptée par une grande partie de la population dans de nombreux pays arabes, tellement l’oppression de la femme y est de plus en plus difficilement supportée. Aussi bien par les femmes que par les hommes d’ailleurs.

Il se demande ce qu’il devrait dire devant une audience occidentale. Y est-on prêt à accepter qu’une femme qui cède est à égalité avec un homme qui cède ? Ce dernier y est-il considéré comme autre chose qu’un vil prédateur de nos jours ?

Il laisse là ces questions car le sommeil reprend le dessus. La nuit se poursuit  dans une douce tranquillité.

Maintenant, il repense au minuscule incident par lequel sa journée avait commencé. Une tâche laissée en plan et qu’il retrouve dans l’état où il l’avait laissée, lorsqu’il revient sur les lieux ultérieurement. Ce message est-il aussi insignifiant qu’il en a l’air ? Il pense à ses études universitaires abandonnées jadis. Il s’est contenté ensuite de savoirs opérationnels glanés sur le chemin, en négligeant tout savoir encyclopédique. N’est-ce pas cette tâche laissée en plan qui s’est rappelée à son souvenir, lorsqu’il a dû, dans ce rêve, faire face à des étudiants goguenards.

Aujourd’hui, a-t-il le droit de parler de quoi que ce soit ?

Se souvenant que dans son rêve, il doit faire un discours sur la sexualité, il s’aperçoit que son effroi n’est pas né de son ignorance à ce sujet. Au contraire, il s’estimait parfaitement fondé à s’exprimer en se reposant sur son seul savoir opérationnel. Peu lui importait de n’avoir jamais lu un seul ouvrage de sexologie de sa vie.

Comprenant ce qu’il vient de dire, il sourit, puis rougit, puis sourit à nouveau. Il se souvient ensuite de la phrase : « C’est celui qui fait qui sait », que l’on répète comme un slogan en ce moment dans les conversations des ingénieurs, pour mettre en valeur le savoir des ouvriers. Transposant cette idée au savoir sur la sexualité, il se met à rire franchement, d’un rire sonore et inextinguible.

 

Share Button

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

19 − 16 =