La mesure modifie l’objet observé


Il lui semblait avoir vaincu la peur de la mort.

Amusé, il s’en expliquait, lorsque le sujet venait sur le tapis, disant qu’il vérifiait de temps en temps que la sienne propre n’entraînerait pas de catastrophe majeure pour ses proches. Cela suffisait à le rassurer.

Satisfait de l’effet obtenu du fait qu’il avait ramené l’inévitable évènement à son côté pratique, il faisait semblant d’ignorer que cet aspect des choses, contraignant chacun à regarder en face l’éventualité de sa propre disparition, en terrifiait plus d’un. Du reste plusieurs personnes de son entourage, généralement des femmes, pouvaient témoigner des conséquences catastrophiques pour leur vie de la négligence du cher disparu.

Pour sa part, à près de 70 ans, il contemplait goguenard l’image de son visage que lui renvoyait le miroir. Il en imaginait les parties qui, avec le temps, se dégraderaient davantage encore. Cela le renforçait dans sa conviction que, pour l’heure, tout allait bien pour lui.

Qui donc avait dit que cet âge était un naufrage ? Tout lui souriait. Sa femme, belle et active, ne se contentait pas de mijoter de délicieuses confitures et de confectionner de fabuleux gâteaux. Débordant d’imagination, elle fabriquait constamment les objets les plus insolites dont elle décorait leur jardin et leur maison, ce qui l’amusait prodigieusement.

Il était lui-même à la tête des projets intellectuels les plus ambitieux, n’ayant absolument pas renoncé à changer le monde, et acceptant seulement l’éventualité – mais pouvait-on en être sûr ? – que les conséquences du nouveau cours des choses ne se déploieraient pas pleinement de son vivant. Malgré tout il serait encore là pour assister au prochain tournant, qui serait de l’ampleur de celui qui avait vu le mur de Berlin s’effondrer.

Ce n’était pas qu’il jouissait d’une irréprochable santé. Divers tourments exigeaient de lui des soins quotidiens. Certaines douleurs, se réveillant subrepticement, lui annonçaient parfois qu’il en apparaitrait d’autres encore.

Alors il se félicitait de vivre à une époque bénie, dans un pays parfait sur le plan sanitaire, où l’on se chargerait de tout.

Il prenait ses cachets le matin avec le sourire, puis il s’occupait gaîment le reste du jour, écrivant et lisant, correspondant et jardinant, dégustant les plaisirs, sans oublier de tempêter régulièrement contre l’ineptie des pouvoirs et des lénifiants discours qui parcouraient les ondes et que ces mêmes pouvoirs payaient grassement. « Avec notre argent », disait-il.

Après une journée bien remplie, il prenait ses cachets du soir et il s’endormait paisiblement.

Un médecin, qu’il consultait par routine, prend sa tension et lui dit de la vérifier de temps en temps, car il l’avait trouvée un peu élevée ce jour-là. Il donne son accord, en profitant pour parler de l’appareil dont il est fier, qui lui permet de la mesurer lui-même. Il poursuit son bavardage car avec ses médecins, le climat est jovial, les sujets les plus divers se présentant en leur compagnie, ce qui leur permet de lui témoigner leur sympathie en n’étant jamais pressés de le voir s’en aller.

Dans les jours qui suivent, il oublie complètement de vérifier sa tension. Il n’y pense que plusieurs semaines plus tard. Tiens, tiens ! Ce n’est pas brillant. Il recommence de temps en temps et cela l’intrigue de plus en plus, cette tension élevée, alors qu’il prend justement un traitement qui lui réussissait si bien jusqu’alors. Qu’est-ce qui ne va pas ?

Son ignorance en matière médicale ne lui permet pas d’envisager cette question sous cet angle. Il se met donc à examiner sa vie. Y aurait-il quelque faille que son bonheur apparent ne servait qu’à masquer ? La chute serait-elle au tournant ?

Il décide de méditer plus longuement sur ces questions, résolution qui curieusement ne se concrétise dans l’immédiat que par un relevé soigneux de sa tension, matin, midi et soir, ce qui ne le fait pas avancer beaucoup dans l’élucidation de cette fameuse faille. En revanche cela aggrave la situation : l’état des lieux est catastrophique. Inutile de se le cacher à lui-même davantage.

Il appelle son cardiologue et il obtient un rendez-vous  deux semaines plus tard, ce dont il remercie chaleureusement la secrétaire. Ayant raccroché, il se dit qu’il ne peut plus reculer. Le moment est venu pour lui de réfléchir sur sa vie.

Pourquoi s’est-il imaginé qu’il aurait tout le temps de mener à bien ses projets ? Et si tout cela ne reposait que sur du sable ? N’est-il pas temps de se reprendre et de conduire tout cela avec un peu plus de sérieux désormais. Il se promène dans les livres, sautillant de l’un à l’autre. Pour ce qu’il écrit, ce n’est guère mieux. Des fragments éparpillés dans des cahiers qui s’amoncellent. Rien de bien construit. Rien de bien lisible.

Plus ces noires pensées l’envahissent et plus il se dit que le moment est venu d’envisager dans le calme l’éventualité de sa prochaine disparition. Après tout, le monde changera peut-être sans lui, contrairement à ce qu’il avait toujours cru, avant que la réalité de l’âge et de la maladie ne frappent à sa porte.

Etrangement, il ne remarque aucune corrélation entre les variations de sa tension et celles de son humeur. Elle est parfois – rarement, il est vrai – impeccable alors même qu’il se lamente et se fustige, s’inquiète et se morfond. Puis elle grimpe en flèche certains jours où – quelque peu apaisé – il se dit que l’essentiel est de retrouver sa bonne humeur afin de bien vivre le peu de temps qui lui reste.

Son étonnement est de courte durée, car le jour de sa visite chez son cardiologue survient.

« Elle est normale, votre tension », lui dit le praticien après l’avoir mesurée à deux reprises. « Qu’est-ce que c’est que cet appareil que vous utilisez ? Vous pouvez le jeter à la poubelle, à mon avis ».

Il comprend alors immédiatement qu’il n’a rien et cela le soulage, sans qu’il ne s’autorise à s’en réjouir, car il s’aperçoit aussitôt qu’il est urgent d’échapper au ridicule. Comment ? Il s’est laissé faire par une machine ! S’extrayant de sa propre histoire et s’efforçant de la contempler de l’extérieur, il se concentre sur cette idée, en se disant qu’elle contient peut-être un début de solution. Après tout, grâce à ce médecin, l’homme a gagné une fois de plus.

Nous sommes à une époque où ce thème fait couler beaucoup d’encre. Notre espèce sera-t-elle défaite par une armée de robots qu’elle aura conçus elle-même et qui se retourneront contre elle ? L’imagination s’empare facilement d’une telle peur et les scenarios les plus invraisemblables fleurissent.

Il trouve le moment bien choisi pour aborder ce thème et il affirme sa confiance en l’être humain et son scepticisme à l’encontre de l’idée qu’il se laissera un jour dominer par la machine.

Il est heureusement surpris que le docteur trouve ce sujet de conversation à son goût et qu’il s’en empare, car ce thème rejoint ses propres inquiétudes, dont il se met à parler longuement, faisant part à son patient de sa colère et de son indignation. Le secret médical est menacé ! Il en imagine les pires conséquences pour la société au point que l’angoisse commence à paraître sur son visage et que ses gestes deviennent quelque peu saccadés.

Le brave homme est satisfait car l’ombre du ridicule qui le menaçait quitte la pièce et s’éloigne à l’horizon. Il s’aperçoit qu’il est venu là  pour une raison valable, finalement : soulager son médecin, ce à quoi il s’emploie patiemment pendant la longue conversation qui suit.

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