La pile des livres à lire


Cet ancien collègue se fustige en raison du nombre de livres qu’il a acquis sans les avoir lus. Il s’était à de nombreuses reprises promis de ne plus en acheter un seul avant d’avoir épuisé sa « pile des livres à lire ». Il n’avait jamais réussi à tenir cette promesse et il écrit qu’une fois de plus, il n’y parviendra pas.

Le brave homme avait embrassé de nombreuses professions durant sa carrière, n’en exerçant certaines que pendant quelques années. L’effectif et la diversité de ses collègues s’était donc accru au fil du temps. La plupart d’entre eux avaient fait preuve d’une plus grande constance professionnelle que lui, mais la qualité de collègue ne se perd pas véritablement.

Ces anciens collègues, il les retrouvait sur les réseaux sociaux. Ils se reconnaissaient aussitôt et ils se mettaient en relation, généralement sans aller jusqu’à engager la conversation. Parfois l’un d’entre eux publiait quelque chose, mais c’était assez rare. La plupart du temps, lorsqu’ils se rappelaient à son souvenir, c’était pour avoir commenté la publication de quelqu’un d’autre, qu’il ne connaissait pas.

Aujourd’hui, c’est différent : ce collègue s’exprime en son nom, à un sujet qui touche de près le brave homme.

Dans le passé, lorsque la nature de son activité changeait, ce n’était jamais sans qu’il prît ses précautions. Il se documentait soigneusement sur sa nouvelle profession – celle dont il pensait qu’il n’en changerait plus. Il faisait l’acquisition de nombreux livres, lisant les premiers avec ferveur, les suivants un peu moins assidûment, pour se contenter de picorer dans les autres, lisant tantôt une page et tantôt une phrase, et enfin plus rien du tout, sans cesser d’en acheter.

Se remémorant ces épisodes, il s’aperçoit qu’en dehors de l’existence de livres non lus, son histoire n’a rien de commun avec celle que n’a faite qu’esquisser ce collègue, lequel s’est contenté d’avouer une résolution non tenue et d’exprimer le sentiment que la situation ne s’améliorerait pas. Ainsi ce collègue n’avait jamais changé de métier, à sa connaissance.

Il restait le sentiment de faute, auquel ils n’avaient échappé ni l’un ni l’autre, mais s’agissait-il de la même faute ? Le collègue n’avait rien révélé, quant à lui, de l’exacte nature de la sienne, comme si elle allait de soi. Décidément, les quelques adhérences entre leurs histoires ne justifiaient pas qu’il rajoute son : « C’est comme moi », aux commentaires à laquelle avait donné lieu  cette publication.

En revenant dans ce réseau quelques jours plus tard, il s’aperçoit que son collègue a répondu à l’un de ces commentaires. Sa réponse, c’est un lien vers un site, vers lequel il se rend. Il se retrouve plongé dans un article savant, décrivant l’acquisition des livres qu’on ne lit pas comme un symptôme bien connu, pouvant se transformer en maladie, à laquelle est attribué un nom.

Il se souvient alors d’un livre – lu de la première à la dernière ligne, celui-là – dont le sujet était les « inventeurs de maladie », une branche florissante de la recherche.

Un hurlement intérieur lui vient : « Arrêtez de pathologiser, de psychologiser ! »

Cela le soulage momentanément, d’autant plus que ces mots lui paraissent bien trouvés.

Il a bien fait de les séparer par une virgule et non par un « et » qui aurait donné l’impression qu’il s’agit de deux actions distinctes. Selon lui, elles sont du même ordre, l’une aggravant l’autre en paraissant lui donner une certaine légitimité.

Il revient à chacun de raconter sa relation aux livres, comme il vient de le faire lui-même. Personne n’a le droit d’obscurcir toutes ces histoires, d’en rendre inutile la narration, de les annihiler en fin de compte, en les réunissant toutes sous une appellation unique, destinée à alimenter frauduleusement un fond de commerce suspect avec de la marchandise avariée.

Un jour, lui tombe sous les yeux un texte qui le libère de la plus grande part du sentiment de faute à l’encontre de tous ces livres qu’il n’avait pas lus, sentiment qui le travaillait encore, à l’occasion.

L’auteur – un écrivain envers lequel il éprouvait la plus grande sympathie – affirmait le droit d’ouvrir un livre à n’importe quelle page, de sauter ensuite à n’importe quelle autre, le droit de relire un livre, d’en abandonner sans retour un autre, à tout moment[1].

Ce manifeste des droits du lecteur lui ouvrait d’infinis espaces de liberté.

La masse inerte des livres non lus qui encombraient ses rayonnages, sans que l’apparence ne les distingue de ceux qu’il avait lus, se transformait inopinément en autant de lieux de promenade. Il pourrait les arpenter à sa guise désormais, au gré de sa fantaisie et de ses envies ou lorsque l’ennui lui rendrait visite. Il le prendrait alors par la main et ensembles ils ouvriraient le premier ouvrage qui leur parlerait. Ils le feuilletteraient à la recherche de quelque raison de s’amuser. L’ennui s’en irait, beau joueur, en admettant sa défaite.

Cette réjouissante perspective s’estompe au profit d’une vérité qu’elle avait failli masquer.

Chacun de ces livres représente un moment de son histoire. Ces moments de son passé ne sont pas des impasses, abandonnées aussitôt que leur véritable nature lui soi devenu apparente. Ils représentent la complexité de sa quête. A lui de les emprunter à nouveau muni de ce qu’il sait de plus aujourd’hui.

A son tour, cette phrase sonne à ses oreilles comme l’expression d’un impérieux devoir, lequel ne manquerait pas d’alimenter ultérieurement le désagréable sentiment qui l’envahit généralement lorsqu’il manque à l’un d’entre eux.

D’ailleurs ce sentiment pourrait s’aggraver en prenant la forme d’un jugement sur sa vie. Dès que celle-ci le mettrait en position désavantageuse, l’explication toute trouvée serait fournie par ces devoirs non accomplis : comme cette vie aurait été meilleure si son titulaire s’était résolu à faire ce qu’il devait au lieu de se perdre dans de continuelles digressions !

L’idée qu’une puissance supérieure le guide et le reprend par des messages énigmatiques lorsqu’il se soustrait à ses desseins ne disparait jamais complètement de sa conscience, en dépit des travaux de nettoyage si soigneusement entrepris dans le  passé pour l’en évacuer.

A lui de laisser venir cette conjonction entre les messages du temps et l’écheveau de ses préoccupations qui l’amènera à formuler l’expression de sa pensée de manière intelligible.

Il repense à son collègue : quelle terrible entrave ne se construit pas ce dernier avec cette résolution de ne plus acheter un seul livre avant d’avoir lu ceux qu’ils possèdent déjà ! Heureusement pour lui, il sait qu’il ne la tiendra pas. Il vaudrait encore mieux qu’il l’abandonne purement et simplement au lieu de se juger lui-même comme un être qui prend des résolutions sans les tenir.

[1] Daniel Pennac.

 

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3 commentaires sur “La pile des livres à lire

  • Charles Cosma

    ce n’était jamais sans qu’il prît ses précautions.
    Salut Pierre, je me reconnais dans cette accumulation de livres non lus.
    es-tu l’auteur ? ou ai-je la vue brouillée ? CH. C.

    • Pierre Nassif

      Salut Charles,

      Eh oui ! C’est moi l’auteur et je suis également celui des autres histoires et réflexions de ce blog. Je le resterai jusqu’au jour où quelqu’un me fera la gentillesse de s’inviter dans ces colonnes. En attendant, si l’envie te vient de raconter ta manière personnelle de te reconnaître dans cette histoire, tu as toute la place que tu veux, ici.

  • Charles Cosma

    Ce theme me touche personellement pour une raison facile a deviner. Je vais essayer cette methode et ouvrir les livres que je n’ai pas (encore) lus a n’importe quelle page tout en zappant d’un ouvrage a l’autre.