Le Grand Débat


Le Président aime bien écrire un premier jet des textes qu’il dira ou publiera. Il le fait dans un style libre et dégagé. Ces brouillons sont ensuite travaillés par des experts de la communication gouvernementale qui les mettent en forme. Parfois, le texte définitif est fort éloigné de la version initiale, surtout lorsque le Président était d’humeur facétieuse le jour de sa rédaction.

Le jour où il lança le Grand Débat, le Président était d’humeur particulièrement facétieuse :

Françaises, Français, mes chers compatriotes,

Je me pose plein de questions en ce moment et je ne sais plus où j’en suis. Je sais bien que ce n’est pas pour cela que vous m’avez élu, mais c’est ainsi. C’est un peu votre faute aussi, admettez-le.

Depuis le temps qu’on s’occupe de tout, vous avez fini par vous y habituer. Tout vous est dû. Ceux qui parmi vous travaillent encore et qui ont un revenu décent le savent bien : vous payez pour les autres. Or les autres sont de plus en plus nombreux et vous de moins en moins. C’est pour cela que tout se dégrade dans ce pays.

Nous avons tout misé sur l’égalité  et rien sur la liberté. Le résultat pratique est que nous n’avons plus ni l’une ni l’autre.

Notre fraternité n’est plus qu’un tête à tête de chacun avec l’Etat. Plus personne ne parle à son voisin. La vie sociale est réservée aux plus riches. Tous les autres sont seuls.

On ne peut plus dire ce qu’on pense. Celui qui ne croit pas aux fariboles qu’on vous raconte sur le climat pour mieux vous taxer ne peut pas le dire. Nous en avons tant fait qu’il y perdra ses amis et se brouillera avec sa famille. Celui qui pense qu’il y a des différences entre les hommes et les femmes n’a qu’à bien se tenir. Bientôt on ne pourra plus parler du tout des religions ni des minorités sexuelles ou ethniques.

Vous pouvez bien élire des députés : nous les avons privés de tout pouvoir excepté ceux de commenter nos projets de loi et de faire du spectacle de temps en temps à l’Assemblée. Vous pouvez bien élire des maires : nous les avons placés sous notre entière dépendance financière, faisant perdre ainsi à votre vote toute son utilité.

Tous ont le même destin dans ce pays d’être entièrement dépendants de l’Etat, d’être soumis à l’Etat, d’avoir sa vie organisée par l’Etat, de la naissance à la mort.

Et vous savez le plus beau ? Non seulement vous l’acceptez, mais vous en êtes fiers, pour la plupart d’entre vous.

Le revers de cette médaille, c’est qu’il vous en faut toujours plus. A force d’entendre parler d’égalité, vous finissez par y croire. Ce n’était pas notre but.

Aujourd’hui, nous nous endettons pour régler nos factures. C’est un état de quasi faillite. Nous y arrivons parce que nous réussissons encore à vous faire payer les intérêts de la dette.

Moi-même, j’ai été convaincu, en dépit de l’évidence, par des théories égalitaires. Pourtant je sais parfaitement que ceux qui sont bien nés, que ceux qui ont fait de bonnes études, s’en sortiront mieux que les autres et qu’ils se tiendront par la barbichette.

Bon, vous m’avez fait tomber de mon armoire, en descendant si nombreux dans la rue. Une grande inquiétude, mais aussi un grand trouble, ont gagné mon esprit. Je n’ai plus aucune idée claire.

Certains parmi vous se sont mis à tout casser dans les beaux quartiers. Mon opposition politique les a même approuvés, cette bande de lâcheurs.

Dans ce pays, tout le monde est contre tout le monde et tout le monde accuse les media, les journalistes, les institutions, les fonctionnaires. Vous avez parfaitement raison. Nous sommes à la source des problèmes et ceux qui sont censés vous l’expliquer vous embrouillent.

Finalement, ce que nous faisons, c’est ce que nous avons toujours fait. C’est ce que vous nous demandez d’ailleurs, je vous ferais remarquer. Vous voulez même que nous en fassions davantage encore

Nous allons donc continuer à canaliser les richesses vers l’Etat, afin qu’il les redistribue comme il pourra une fois qu’il s’est servi. Vous m’attaquez pour les soi-disant cadeaux que j’accorde de temps en temps aux entreprises. Mais il ne faut pas confondre donner et ne pas prendre, ce que font constamment les journalistes.

Je n’ai pas que vous à subventionner. Je dois aussi donner du travail aux fonctionnaires : construire des plans, rédiger des rapports, bâtir des politiques, rénover l’école et le reste, imaginer ce que seront les villes et les campagnes. Il faut qu’ils se sentent utiles.

Et puis, il y a la grande affaire du climat. J’en ai déjà parlé. Vous avez l’air d’y croire. Mais je sais bien que nous devrons constamment inventer de nouvelles preuves et entretenir vos peurs. Entre croire et payer, le chemin est semé d’embûches.

Enfin, cette partie-là est celle qui me soucie le moins, je peux bien l’avouer. Avec l’aide de nos amis journalistes nous en avons tellement fait que bientôt, tous les bureaux des ministères crouleront sous le labeur, s’imaginant qu’ils sont en train d’inventer le monde de demain.

Bon, puisque vous m’avez bien suivi jusqu’à présent, je vais vous poser quelques questions. Il est bon que vous puissiez vous exprimer aussi. Vous verrez, ça vous fera du bien.

Suivent dans le texte du Président ces mots, sans doute écrits à l’intention de ses collaborateurs, mais sait-on jamais ? : « Etc. etc. je vous laisse torcher les questions ».

Etant tombé par le plus grand des hasards sur ce texte, je ne pouvais en ignorer le caractère confidentiel. Fallait-il le publier ? J’ai conclu le débat intérieur qui a suivi cette question par l’affirmative. C’est que ce premier jet du Président montre que, contrairement à ce qu’on dit souvent, il nous connait bien, finalement.

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