L’Entreprise Libérée dément plusieurs croyances dominantes


L’entreprise libérée réussit. Pourquoi cette forme d’organisation se généralise-t-elle si lentement ?

L’Entreprise Libérée est, selon la définition d’Isaac Getz[1] : « une entreprise qui offre à toute personne la liberté et la responsabilité d’entreprendre toute action qu’elle estime elle-même – et ni son chef, ni les procédures – être la meilleure pour la vision de l’entreprise ».  L’Entreprise Libérée est un remède au désengagement qui frappe massivement le monde du travail. Réussissant cela, elle obtient généralement des performances économiques supérieures.

Quelques centaines de PME et ETI [2] sont engagées en France dans des processus de libérations (par exemple MAIF, MACSF dans le secteur de l’assurance, KIABI dans celui de la grande distribution). Quelques grandes ou très grandes entreprises également, notamment Michelin et Decathlon.

Qu’est-ce qu’une croyance dominante ? Je prends cette expression dans le sens de croyance allant de soi. Il ne s’agit pour ainsi dire plus d’une croyance, car presque personne n’éprouve le besoin d’en discuter, de la mettre en doute, de dire même qu’il y croit. Pourtant, cela relève de la croyance, car tout le monde ou presque y croit. Cela va de soi. C’est considéré comme acquis. Taken for granted en Anglais.

L’entreprise libérée présente de considérables avantages par rapport aux formes traditionnelles d’organisation ; elle est souvent bien plus rentable ; parfois elle se rend capable de prouesses qui leurs sont hors d’atteinte ; elle élimine la souffrance au travail ; elle stimule la motivation de ses personnels ; elle leur permet initiative, responsabilité, une large autonomie ; elle favorise la coopération entre eux.

Pourtant, elle n’est pas devenue du jour au lendemain la forme d’organisation adoptée par toutes les entreprises. La bureaucratie hiérarchique demeure, et de loin, la forme organisationnelle la plus courante, en dépit de tous ses défauts, de tous les surcoûts qu’elle engendre. En dépit de l’évidence, d’une certaine manière.

L’hypothèse qui est abordée ici, c’est que l’entreprise libérée met à mal un certain nombre de croyances sur lesquelles repose le corps social. En fait, ces croyances étant de l’ordre de l’allant de soi, nous n’assistons pas à une forme de rejet ouvert de l’entreprise libérée, qui s’exprimerait sous la forme de : « Votre idée de nouvelle forme d’organisation ne peut être juste, puisque nous pensons tous que C et pour que votre idée le soit, il faut que C soit une idée fausse. » Remplacez C par les différentes croyances qui seront chacune abordées et discutées dans un article séparé à paraître prochainement.

Je les décris sommairement.

  1. Il existe un antagonisme fondamental dans l’entreprise entre ceux qui font le travail et ceux qui en profitent, entre les actionnaires et les salariés, les patrons et les ouvriers, peu importe l’âge du vocabulaire utilisé, mais cet antagonisme est incontournable, car les intérêts des deux parties sont divergents.
  2. Le comportement de l’être humain est imprévisible. Il est donc nécessaire à toute collectivité organisée de disposer d’instances qui garantissent le respect des règles sur lesquels repose son fonctionnement, en contrôlant et surveillant ses membres et en sanctionnant les contrevenants.
  3. Il existe des différences entre les personnes, reposant sur la diversité des aptitudes et des qualités, dont il résulte que certaines réussissent mieux que d’autres. Dans notre société, ceci suppose d’en savoir plus. Ceux qui dans leur jeune âge se sont distingués en étant capables d’apprendre et d’obtenir de bons diplômes méritent d’exercer les fonctions d’autorité.
  4. Tout est mesurable. En observant bien la nature de l’activité de l’entreprise et des flux dont elle est le siège, il est possible de construire un modèle mathématique dont se déduisent les performances qu’il est nécessaire d’atteindre à chaque étage de l’entreprise pour que celle-ci atteigne un objectif donné.

La prégnance de ces croyances est généralisée. Leur discussion est absente.

Ce qui est bel et bien présent, en revanche, c’est que la forme libérée d’organisation de l’entreprise n’est pas adoptée aussi souvent, ni aussi vite, ni aussi facilement qu’elle le devrait. En dépit de ses succès, elle demeure marginale, même si elle secoue le monde de l’entreprise [3].

Lorsqu’une entreprise se libère, qu’elle soit grande, moyenne ou petite, c’est parce que son chef jouit d’une personnalité hors du commun : il fait fi des opinions de ses proches – amis, famille, pairs, conseillers – lesquels l’auront tous mis en garde contre la folie qu’il s’apprêtait à commettre, et il décide cette nouvelle forme d’organisation, l’imposant au besoin à ses collaborateurs, pour leur plus grand bien il est vrai, comme ceux-ci ne tardent généralement pas à s’en apercevoir.

Afin de rendre la décision de libérer une entreprise moins difficile, moins exigeante, nécessitant de la part de son dirigeant des qualités moins exceptionnelles, je me dis que de rendre explicites les allants de soi que l’entreprise libérée malmène serait une bonne idée.

[1] « Petite et Moyenne Entreprise » et « Entreprise de Taille Intermédiaire »

[2] Théoricien de ce concept en coopération avec Brian Carney. Voir Liberté et Cie

[3] Une récente étude de la FNEGE (Fédération Nationale pour l’Enseignement de la Gestion des Entreprises) auprès d’un échantillon de 1600 managers français a révélé qu’ils estiment que l’Entreprise Libérée est le sujet le plus important en France dans le domaine du management.

Share Button

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

10 + 15 =