Les croyances auto-réalisatrices


Il s’est réconcilié avec le genre humain.

Ses vieilles rancœurs, alimentées par l’observation de constantes erreurs de jugement commises par ses contemporains dans tous les domaines de la vie intellectuelle, ont cédé le pas devant une nouvelle évidence qui le réjouit : l’existence de croyances auto-réalisatrices.

C’est l’éblouissement.

Depuis qu’il a compris que certaines pensées réussissent par leur seule présence, à se frayer un chemin vers la légitimité, en transformant le monde qui les entoure à leur profit, il sourit intérieurement à chaque fois que quelqu’un exprime avec force devant lui une conviction quelle qu’elle soit :

« Il n’y a plus d’idées justes et d’autres qui le sont moins. Adieu la vérité et adieu l’erreur. On n’en est plus là. Il y a des idées qui se débrouillent mieux que d’autres, c’est tout » !

Cela remonte à l’époque où il s’intéressait à la bourse. Il pensait que les chances d’un titre dépendaient des espérances que l’on pouvait nourrir au sujet de l’entreprise : son chef, ses produits, sa place sur son marché, ses comptes. Certains très grands acteurs du marché financier voyaient d’ailleurs les choses de la même façon.

Puis il s’est aperçu que d’autres négligeaient complètement cet aspect des choses, passant leur temps à observer la courbe dessinée par la valeur du titre au cours du temps : en observant la forme de cette courbe, on pouvait prédire l’avenir de cette valeur, affirmaient-ils.

Cela mettait sa raison au défi.

Un jour un ami lui dit : « Ne te tracasse pas, c’est toi qui as raison. Le véritable avenir d’une entreprise est prédit par ses perspectives économiques. Mais l’analyse graphique, comme tout le monde y croit, ça finit par être vrai ».

Cette simple phrase envoyait la boule de la vérité rouler dans tous les sens, le plongeant dans un vertige intellectuel sans précédent. Il avait raison, mais la partie adverse aussi. Son cerveau bien construit allait-il résister à pareil chambardement ?

Il se penche sur le phénomène, afin d’en démêler les mystères.

Tout le monde croit que si le cours d’une action franchit un seuil donné, calculé par l’analyse graphique, alors il atteindra raisonnablement une autre valeur, située significativement plus haut, calculée elle aussi par cette même théorie. Cette croyance incite les acteurs à acheter, aussitôt que le seuil est franchi. Ces achats font grimper la valeur de l’action jusqu’à la valeur prédite, en raison de l’accroissement de l’offre qu’ils provoquent. Cette valeur n’est atteinte que parce qu’on a cru à la prédiction, finalement.

Bien entendu, plus tard, si l’entreprise déçoit, le cours peut baisser à nouveau. La bourse parlera alors de volatilité, comme pour dénoncer un phénomène anormal.

En tout cas, il prend ses distances avec le marché financier, lui témoignant ainsi son peu de reconnaissance pour lui avoir permis de comprendre comment agissaient les croyances auto-réalisatrices.

Chemin faisant, il s’aperçoit que ses contemporains ne vivent pas mieux que lui ce nouveau comportement de l’univers mental. A vrai dire, la plupart s’accrochent à leurs habitudes, cherchant à savoir, à chaque fois qu’on leur présente une nouvelle idée, ce qu’il faut en penser au lieu de ne s’intéresser qu’à ses chances de transformer la réalité en sa faveur.

Il traque ce dernier phénomène jusque dans ses manifestations les plus anodines.

« Quel temps pourri » ! Voilà une phrase qui vous plongera dans la mauvaise humeur, au point que vous regarderez la pluie qui tombe avec exécration et que vous verrez la vie en noir. Si vous aviez seulement dit : « Cette petite pluie est la bienvenue », votre journée aurait pris de plus belles couleurs.

Il entend une histoire qui le plonge dans la désolation. A la fin de l’année scolaire, un proviseur aurait annoncé qu’il répartirait les élèves d’une année en fonction de leurs résultats, plaçant les meilleurs dans une classe donnée de l’année suivante et les autres dans l’autre. En réalité, il avait réparti les élèves comme d’habitude, en faisant en sorte que les deux classes soient équilibrées. Pourtant, la classe qui était supposée contenir les meilleurs élèves obtint de meilleurs résultats.

Il déteste cette idée que l’on puisse ainsi manipuler à sa guise des êtres humains, mais il s’incline devant ce que cette histoire enseigne : si on dit à des élèves qu’ils sont bons, ils le deviennent.

Il se demande néanmoins pour quelles raisons on continue, puisqu’il en est ainsi, à s’adresser à eux désagréablement, en soulignant constamment leurs erreurs, leurs manquements, leurs approximations. N’est-ce pas auto-réalisateur aussi ?

Puis il se dit que sa vision des choses n’est pas très à jour, car il lui revient que le système éducatif exige de moins en moins des élèves qu’ils acquièrent des connaissances, tout en conservant une attitude peu amène à leur égard.

Il chasse ces pensées, car elles font remonter à la surface les rancœurs auxquelles il croyait pourtant avoir échappé, grâce à sa découverte des croyances auto-réalisatrices.

L’univers de l’autoréalisation serait-il lui-même d’une grande complexité ?

Ses récentes découvertes au sujet de l’entreprise le lui confirment.

Un penseur du siècle dernier avait découvert que deux théories de l’être humain –  opposées entre elles – pouvaient se concevoir.

L’une, qu’il avait appelé la théorie X, stipulait que l’homme était un paresseux, hédoniste et irresponsable, un être incapable de sérieux, en somme. Pour obtenir quelque chose de lui, il était nécessaire de le contraindre en le menaçant de sanction ou de le stimuler, en lui promettant une récompense.

A cela s’opposait la théorie Y. Cette théorie disait que l’homme avait seulement besoin de reconnaissance, d’estime et de confiance, que l’on croit un peu en lui, en somme. Dans ces conditions, il donnerait le meilleur de lui-même, sans que l’on ait besoin ni de le menacer, ni de le corrompre.

Or l’entreprise était organisée selon les conceptions de la théorie X, exigeant l’obéissance de ses salariés, les  accablant sous une surveillance de tous les instants, maniant la carotte et le bâton.

Notre penseur, ayant démontré que la théorie Y était juste, pensait qu’il fallait l’adopter et concevoir l’entreprise selon ses vues, en abandonnant toutes ces pratiques avilissantes qui avaient cours.

Il pensait même que sa découverte allait transformer le monde du travail en l’espace de quelques années, car les chefs d’entreprise abandonneraient en masse toute idée de contrainte et de récompense.

Un demi-siècle plus tard, la théorie X est encore au pouvoir.

Le brave homme déambule tristement dans la ville. Il pense et il repense à cette histoire. Subitement, il se demande pour quelles raisons il a mis les pieds dehors, sans parvenir à s’en souvenir avec précision. Cette préoccupation s’estompe rapidement du reste, car la théorie X et la théorie Y envahissent à nouveau ses pensées tour à tour, ne lui laissant aucun répit.

Quelques gouttes de pluie le ramènent à l’instant qu’il vit. Il en sourit et tout de suite après, il repense aux croyances auto-réalisatrices. « Mais, c’est bien sûr » ! se dit-il. Vite, il rentre chez lui et il se précipite à son bureau.

Les deux théories sont auto-réalisatrices, écrit-il longuement. Il faut cesser de les opposer. Chacune devient vraie, à supposer qu’on lui donne sa chance. Or on a essayé surtout la théorie X jusqu’à présent.

« Tout est une question d’environnement », avait écrit Douglas Mc Gregor. C’est ainsi que se nommait le philosophe qui avait conçu ces deux théories. Il avait bien raison.

Si on pense que l’être humain ne mérite pas qu’on lui accorde le moindre crédit, alors il justifiera la méfiance dont on l’aura entouré. Il cherchera les failles du réseau de surveillance installé pour le cerner et il les trouvera. On aura beau jeu d’en conclure qu’on avait bien raison de s’en méfier, son comportement prouvant qu’il n’est qu’un être fuyant et peu recommandable.

Si à l’inverse on considère que l’être humain est digne de confiance, et qu’on le démontre en le plaçant dans un environnement qui lui permette de déployer librement ses talents, alors il démontrera aussi que c’est ce qu’il est : un être honorable et créatif de surcroît.

Cela le satisfait un moment. Ensuite, il se dit que si ces deux croyances sont auto-réalisatrices l’une et l’autre, elles n’en sont pas équivalentes pour autant.

A vrai dire, de même que le philosophe, il trouve que la théorie X est détestable : il faut mettre un terme à ses conséquences sur la manière dont est organisée l’activité humaine. Cela lui parait même relever d’une importance phénoménale.

Ces pensées le chagrinent un peu, toutefois, car il avait cru que les croyances auto-réalisatrices le libèreraient de la vérité et de l’erreur.

Mais cela le rassure aussi car il n’aurait pas aimé finalement que la vie intellectuelle ne se ramène à une sorte de bourse des idées, dont le cours monterait si elles se montraient capables de modeler la réalité à leur profit, au mépris de toute considération pour leur valeur.

Share Button

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

dix − neuf =