Une vision politique


Introduction

Ma seule parenté avec les Gilets Jaunes, c’est que les paroles gouvernementales me mettent en fureur. Les personnes qui les prononcent sont enfermées dans un discours, construit au fil du temps, à partir duquel elles sont devenues étanches aux réalités de ce pays. Il s’agit du discours du pouvoir, plus ou moins le même quelles que soient les alternances. Ce pouvoir n’exerce plus qu’une seule responsabilité, en fin de compte, qui est de payer les salaires des fonctionnaires et les dépenses sociales, en trouvant les ressources nécessaires – lesquelles augmentent constamment – là où il peut. C’est la raison pour laquelle il est occupé par des administratifs et des gestionnaires, dépourvus depuis longtemps de tout projet politique véritable.

Il en est de même des oppositions. Tout aussi dépourvues de tout projet politique, elles se jettent sur le mouvement des Gilets Jaunes pour en tirer parti, car elles voient bien que leur propre discours n’intéresse pas davantage. Ses membres ne croient plus en grand chose, si ce n’est en leur désir d’exercer à leur tour le pouvoir un jour, pour jouir de ses privilèges et de ses honneurs. En attendant, ces oppositions travaillent le marché du mécontentement, chacune essayant d’en grappiller la plus grande part possible.

Faut-il en conclure que, puisqu’ils sont tous pourris, il n’y a rien à faire ? Non, j’en conclus pour ma part que puisqu’ils sont tous perdus, il faut chercher ailleurs.

De la souveraineté populaire

De l’axiome que le peuple est souverain, nos institutions tirent la conclusion qu’une décision majoritaire quelle qu’elle soit s’impose à tout le monde. Or cette conséquence n’a rien de nécessaire. Il ne s’agit là que d’une modalité d’expression de la souveraineté populaire et il serait possible d’en choisir d’autres si celle-ci s’avérait problématique. Elle l’est en ce sens qu’elle s’oppose à la liberté individuelle, dans la mesure où elle instaure une sorte de tyrannie de la majorité. C’est de cela qu’est en train de mourir l’idée démocratique elle-même.

La Constitution devrait cesser d’organiser les modalités de la souveraineté absolue. Elle devrait au contraire garantir les droits des individus. Pour cela, elle doit indiquer ce qui ne peut pas faire partie de la loi. Autrement dit elle doit  préciser les limites de l’autorité de l’Etat. Une reformulation des droits de l’individu et de leur place dans la hiérarchie des droits doit précéder tout travail de révision constitutionnelle et tout débat à ce sujet.

Ceci étant établi, la démocratie directe est pensable à notre époque. Cependant, de même que pour les lois, la notion de souveraineté limitée devra s’y appliquer. Les propositions de loi mises au suffrage de leurs concitoyens par quelques uns devront donc respecter les mêmes limites que les lois. Ces limites seront conçues autour du respect des libertés individuelles, lesquelles deviendraient la nouvelle frontière.

L’abandon du principe de souveraineté absolue porte en lui d’immenses conséquences. Un citoyen cesse d’être un sujet obligé de se soumettre à la loi de la majorité. Il reste un être libre de faire valoir son opinion. Il ne perd jamais ses droits. Il pèse sur les décisions et il n’accepte que ce qui ne lui parait pas inacceptable.

Le consentement se substitue alors à la soumission. La communauté prend le temps de la délibération et elle n’avance que si elle a obtenu le consentement général au sujet d’une décision donnée. Cela ne revient pas au consensus qui est l’accord de tous. Le principe du consentement est défini par l’idée qu’une décision ne peut être prise tant qu’elle reste insupportable ou invivable pour quelques uns. Il faut avancer dans la réflexion commune jusqu’à ce qu’une solution soit trouvée.

A l’indifférence de la société envers ceux qui ne suivent pas le mouvement est substituée l’idée que chaque personne est importante.

Cela me parait à la fois juste et possible.

De la lutte des classes

Nous sommes collectivement habités par l’idée que, pour transformer la société, il faut abattre ses ennemis. C’est une conception qui domine l’action des Gilets Jaunes, laquelle exprime sa vindicte contre une succession d’entités dont elle dénonce la malfaisance. Elle déclare qu’il faut les contrôler, les limiter, interdire leurs pratiques néfastes, etc.

Cette conception n’est pas nécessaire. De plus, elle est fort dangereuse, car la mise en mouvement de forces violentes et agressives peut dégénérer et devenir incontrôlable.

En réalité, tout le monde a intérêt au changement en France. Chacun, quelque soit sa catégorie sociale, subit d’une manière ou d’une autre les problèmes du pays. L’avenir de personne n’est assuré tant que ces problèmes se présenteront avec une telle gravité.

Il est donc tout à fait possible d’imaginer une politique de transformation sociale qui l’organise avec la coopération de tous. Il n’est pas vrai que cette transformation passe par la lutte de certains – considérés comme ayant raison – contre les autres. Il faut en finir avec cet allant de soi selon lequel certains profitent des problèmes des autres, qu’ils feront durer l’ordre des choses qui leur est favorable, que pour changer cet ordre, il faut lutter contre eux et les abattre.

C’est une conception nocive et périmée de la transformation sociale. Avant de s’exprimer sur ce qui ne va pas et ce qu’il faut faire, il y a lieu de considérer la société dans toute sa complexité. Il est vrai que c’est un système, mais ce système n’est dominé par personne et il n’est au service de personne. Tout le monde a ses problèmes : le riche comme le pauvre. Personne n’a intérêt à faire durer une situation dans laquelle le système ne répond plus, se dégrade inexorablement, coûte de plus en plus cher, sans produire davantage de résultats ou des résultats de meilleure qualité.

Tant que l’on imagine changer les choses en allant contre certains : contre une catégorie sociale, contre une catégorie professionnelle, contre une catégorie ethnique, etc. on ne créera que de la crispation, de l’immobilisme et de la violence. Chaque entité attaquée se défendra, en campant sur ses acquis.

Or il faut que chacun accepte de changer quelque chose en lui, chez lui et autour de lui pour que la société progresse et résolve ses problèmes. Il s’agit donc de penser cela comme une œuvre commune à laquelle chacun doit participer.

Du consensus français

Le consensus français, c’est que c’est l’Etat qui résout les problèmes. Lorsqu’il ne le fait pas, le peuple descend dans la rue et il explique à cet Etat ce qu’il attend de lui désormais. La révolte en cours est donc bien représentative de ce consensus. L’Etat, c’est le détenteur de la souveraineté populaire : il ordonne, il interdit, il dépense, etc. Bref, ce mouvement ne propose aucun projet révolutionnaire, dans la mesure où il ne fait que demander à l’Etat d’en faire davantage encore.

Pas plus que les autres paroles que nous entendons en ce moment, celle-ci ne cherche à concevoir une autre forme de gouvernement : un gouvernement qui laisse chacun libre de mener ses projets, de s’épanouir, d’inventer, d’entreprendre, de vivre enfin. Tout devrait continuer à être réglementé et toute personne quelque peu enrégimentée.

La soumission de la population à cet ordre des choses passe par la dissémination de croyances insidieuses, laissant chacun dans le sentiment qu’il est faible, incapable et destiné à suivre les voies tracées d’avance pour lui par un certain ordre des choses contre lequel il ne peut rien.

Les soi-disant valeurs de la république, tous les discours les mentionnent sans jamais dire clairement ce qu’elles sont et comment on doit les comprendre aujourd’hui. Il est visible qu’elles ne réussissent plus à faire vivre ensembles les gens de ce pays en harmonie, c’est-à-dire en ayant le sentiment de partager un même destin et d’œuvrer en commun afin de l’accomplir. En réalité, tout le monde est en conflit avec quelqu’un en France. C’est que l’idée de liberté a déserté ce pays qui ne s’accroche plus qu’à une seule valeur, celle de l’égalité.

Or l’égalité est une fabrication intellectuelle, alors que la liberté est un droit naturel. Il faut d’abord honorer la liberté, la sienne et celle des autres, pour être respectable et respecté. Il faut laisser vivre en paix chacun comme il l’entend, à condition qu’il ne fasse pas de tort à autrui. Malheureusement, les libertés reculent en France et également un peu partout dans nos démocraties représentatives, en particulier, la liberté de penser.

Elle recule au profit d’idéologies qui n’hésitent pas à imposer le silence à toute voix qui s’oppose à elles.

En résumé

L’Etat français fait partie de ceux qui ont poussé le plus loin la logique de la souveraineté absolue, conférée par la démocratie représentative. La souveraineté absolue entraîne la conséquence surprenante de l’instauration d’un régime tyrannique : la tyrannie de la majorité. Si pour atténuer la gravité de l’existence d’une telle tyrannie, on met en avant la possibilité d’alternances politiques, cette réponse ne tient pas en face de la réalité : les différents courants politiques sont parfaitement consensuels lorsqu’il s’agit d’affirmer l’autorité de l’Etat et d’étendre ses prérogatives. De fait, au fil des alternances, l’Etat s’immisce davantage dans tous les aspects de la vie, il en organise la surveillance et il en détermine toutes les modalités, en entrant dans les plus grands détails.

Ce faisant, il détourne une part croissante des revenus de ses citoyens et ceux des générations futures au profit d’objectifs de plus en plus incontrôlables : c’est une logique folle qui se poursuit, chaque mesure entraînant des conséquences indésirables inattendues, auxquelles il faut faire face en prenant d’autres mesures, lesquelles fonctionnent de la même manière. Les mesures et les contre-mesures se traduisent toutes par des dépenses, par l’installation d’agences, d’observatoires, d’organismes de régulation et de contrôles, etc.

Le droit du travail devient pléthorique et dissuasif ; la liberté d’informer est bridée par des contrôles qui s’ajoutent aux contrôles ; l’enseignement se dégrade au fur et à mesure que des réformes corrigent la réforme précédente. En permanence des lois sont votées pour améliorer la sécurité, alors que l’autorité n’assure pas le respect des lois existantes. Plus le système de santé est contrôlé par des couches successives de bureaucratie et plus des fausses maladies sont inventées et des faux remèdes mis sur le marché.[1]

Il faut arrêter ce train fou et laisser s’éteindre cette logique en démantelant peu à peu cet Etat.

Progressivement, j’ai esquissé l’idée qu’un pays peut fonctionner sans que son Etat ne soit défini par le principe de la souveraineté absolue. Ce principe serait abandonné au profit de la garantie des droits des individus.

C’est un autre modèle de société qui en émerge et une conception de la démocratie entièrement nouvelle. Un pays n’est plus une nation dans laquelle la majorité exerce une tyrannie sans partage sur l’ensemble des citoyens, mais un ensemble de communautés libres, qui organisent leur existence comme elles l’entendent, en mettant en commun ce qui leur permettrait de défendre leur mode de vie et leur indépendance et de garantir leur sécurité intérieure et extérieure.

[1] Lire de Jean-Philippe Delsol et Nicolas Decaussin : « Echec de l’Etat » aux éditions du Rocher

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